📚 Persepolis
Il y a quelque temps, face à l’actualité, le service public a programmé le film “Persepolis” à l’antenne, ce qui a vite donné des réactions étranges sur les réseaux sociaux, où le film a été traité d’islamophobe par certains, une position vite reprise et amplifiée par l’espèce de “volonté performatrice” des militants locaux.
Je me suis fendu d’une réponse très smart: “Les dessins de Maus déshumanisent les Allemands en les présentant sous des traits porcins1”. Mais au final, j’avais beau avoir le livre dans ma bibliothèque2, je ne l’avais jamais lu.
Donc acte.
Marjane et la métaphysique des mollahs
Ainsi, la vie de Marjane est découpée en saynètes d’un peu moins de dix pages, chacune évoquant un événement qui façonnera sa pensée. Cette première partie, dédiée à l’enfance, est celle qui fut la plus plaisante à lire pour moi, et celle dans laquelle je me suis le plus identifié: la manière dont Marjane est exposée comme une éponge vide que ses parents vont laisser se plonger dans toutes les cultures, afin qu’elle trouve et décide de son propre chef ce qui participera à la construction de sa personnalité m’a rappelé ma propre éducation: des livres, des BDs, de la musique,… en libre accès, afin de laisser l’enfant définir ses goûts selon ses envies.
Il y a quelque chose de très Nothomb-ien dans cette vision autobiographique de l’autrice. Le premier tome, centré sur son enfance, décrit les mêmes questionnements face au divin qui habitaient une autrice belge. C’est très drôle, très touchant, et même si les questions qui s’y posent paraissent parfois un peu simples, on y retrouve bien les pensées d’un enfant qui s’interroge sur le monde et veut y trouver un sens.
Mais, si cette vision “simpliste” l’empêche de mettre les mots sur certaines choses, grâce au dessin, l’autrice peut montrer les contradictions du monde qui l’entoure: ainsi, ses parents ont beau se réjouir des prémices d’une révolution, et aspirer à un idéal démocratique pour leur pays, cela ne les empêche pas d’employer une enfant de l’âge de leur fille car celle-ci est d’une classe différente.
Razzia sur la révolution
La jeune Marjane grandit dans un pays en révolution, qui s'isole peu à peu du reste du monde. Au milieu de ces changements, elle passe d’enfant à adolescente, et les graines de curiosité qui ont été semées dès son plus jeune âge vont germer en une rébellion difficilement compatible avec le régime qui prend place. Voile, loisirs, culture, amitiés et amours,… tout va y passer.
Mais la mort rôde: les garçons en âge de se battre sont vite endoctrinés, le voisin vient gratter du territoire, et la répression du régime reste brutale.
Lorsque la mort emporte la maison de leurs voisins, ses parents décident de l’envoyer en Autriche pour la protéger.
Du côté de chez Sissi
La vie de Marjane en Autriche est chaotique et me rappelle mon premier passage étudiant à Paris, notamment la notion d’hébergements précaires, mais aussi cette découverte typiquement occidentale de personnalités aux modes de vie éclectiques qui peuvent se croiser sans jamais se mélanger.
L’autrice s’enfonce plus loin que moi dans cette liberté et les noirceurs qui peuvent l’accompagner: drogue, perdition, à la rue,… Toutes ces étapes sont décrites sans fard, ni honte, le livre n’ayant jamais eu vocation à porter de jugement, étant avant tout le récit d’une vie.
L’empire des voiles
Quatre ans plus tard, Marjane n’a plus rien à faire en Autriche, et le pays se reconstruit. Devenue une adulte, elle découvre une nouvelle manière de communiquer avec ses parents. Là encore, le récit s’abstient de juger, et reste un témoignage personnel: Marjane est confrontée à des femmes sans pitié dans leur vision de la religion, et pourtant son parcours universitaire est sauvé par un examinateur qui apprécie son honnêteté plus qu’une piété mensongère. Paradoxalement, elle arrive à garder un semblant de liberté dans cette société répressive: elle choisit son mari, et son divorce, qu’elle étend symboliquement à sa relation avec l’Iran, quittant le pays pour vivre en France où elle pourra s’épanouir dans la liberté totale à laquelle elle aspire depuis son enfance.
Lorsque sur la dernière page, Marjane Satrapi prend l’avion, la seule idée que le lecteur a de son futur est qu’un jour elle dessinera cette bande dessinée en noir et blanc, et qu’elle sera à Cannes pour promouvoir l'adaptation cinématographique. Mais en soi, la vie de Marjane après la dernière page n’est pas forcément “intéressante”. En revanche, chacune des pages de son magnum opus est un témoignage vivace des tourments qui troublent son pays natal depuis sa révolution de 1979…
Comme on me l’a rappelé juste après, les Allemands sont des chats, pas des porcs. ↩︎
Ma mère l’a offert à ma femme à Noël. ↩︎
